Grand Blockhaus de Batz (extérieur)

Fin 1941, les habitants du Croisic voient arriver à la gare deux grosses pièces d'artillerie lourde montées sur voie ferrée, suivies par cinq wagons de matériel et de munitions. Il s'agit de deux canons français de 240 mm Schneider Modèle 1893-96 M « Colonies » qui proviennent du parc de réserve générale d'artillerie de l'armée française. Saisis par l'armée allemande à l'armistice en 1940, ils ont été emportés en Allemagne pour être testés avant d’être remis en service sur l’Atlantique...

 

Une batterie lourde sur voie ferrée à Batz-sur-Mer : afin de contrôler le chenal du Nord de l'entrée de la Loire et de contrebattre tout gros bâtiment voulant soutenir un débarquement sur la plage de La Baule, les Allemands décident d'installer une batterie lourde sur voie ferrée à Batz-sur-Mer. C'est la 4e batterie de la M.A.A. 280 (Marine-Artillerie-Abteilung 280) qui est envoyée pour former une batterie à Kermoisan, petit bourg de la commune de Batz-sur-Mer, situé à une vingtaine kilomètres à vol d'oiseau au Nord de l'embouchure de la Loire.

Conception et fonctionnement du Grand Blockhaus
Un poste de Direction de Tir
Il est tout d'abord décidé, dans le programme des constructions de 1942, de construire un Poste de Direction de Tir lourd type S 414. Il sera installé sur le promontoire rocheux de la Dilane, à 16 mètres au dessus du niveau de la mer. Le cinquième niveau hébergeant le télémètre sera ainsi à près de 30 mètres de haut. Ceci peut permettre, grâce à la courbure de l’océan, de repérer les mats d’éventuels bâtiments ennemis avant qu’il ne soit possible de voir leurs coques.


La construction du gros œuvre
La construction du gros œuvre commence le 22 octobre 1942 pour s'achever avec le camouflage le 8 février 1943. Les premiers travailleurs qui mettent en place le squelette métallique du bunker avec 125 tonnes de fer sont des ouvriers Nord-Africains, stationnés au Camp Africain II de la Salinière au Pouliguen. Ils vont être relayés par une centaine d’ouvriers travaillant pour deux entreprises du bâtiment allemandes, Fischer et Polansky, en contrat avec l’Organisation Todt. Il y a un ouvrier français pour un ouvrier allemand, en général un homme plutôt âgé, mais pas de surveillants. Il leur faudra pas moins de 27 heures pour couler le béton liquide en trois étapes successives ! Auparavant une cinquantaine de menuisiers avaient travaillé pendant plusieurs semaines pour coffrer avec du bois l’ensemble du squelette métallique du bâtiment. Pendant le mois de mars et au début avril 1943 de jeunes français requis du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire) et des entrepreneurs locaux payés par l'O.T. réalisent les travaux de finition comme le carrelage, la plomberie, l’électricité, l’habillage des murs avec du lambris... Logés au Pouliguen à l’ancien camp africain, les jeunes français du S.T.O. sont amenés tous les jours en camion sur leur lieu de travail, sauf le dimanche.


L'ouvrage

Cet ouvrage de 25 mètres de long sur une hauteur maximale de 17 mètres a nécessité 1800 m3 de béton, ce qui représente 300 camions toupies de 6 m3 ! Il contient un maillage intérieur de 110 tonnes de fer rond et 15 tonnes de fer en I. Son espace intérieur est de 285 m², les murs donnant sur l’extérieur et les plafonds ont partout deux mètres d'épaisseur. Le blockhaus est occupé par 20 soldats et le chef de batterie. Les marins effectuent un système de roulement sur place pour garantir une surveillance 24h/24. S’ils peuvent se reposer dans l’une des trois chambrées dans le sous-sol du bâtiment, en dehors des alertes ils sont cantonnés à l’extérieur du bunker. Ils logent avec les servants des canons anti-aériens qui assurent la défense du PDT dans plusieurs villas réquisitionnées et dans trois baraquements construits à l’intérieur de l’enceinte clôturée. Le commandant du blockhaus, pour sa part, habite la grande villa « Ty Brao » qui domine la plage du Derwin, à quelques centaines de mètres du PDT.
 
Les besoins pour assurer le fonctionnement technique d'un tel ouvrage
Quels sont les besoins en personnel pour assurer le fonctionnement technique d'un tel ouvrage ? Il faut au moins un officier de tir, un observateur principal, un observateur auxiliaire, un chronométreur, un technicien au télémètre et un homme pour effectuer les corrections de parallaxe. Ces techniciens de la marine, pour la plupart des sous-officiers, avaient été formés à l'école de la Marine-Artillerie de Kiel ou de Swinemünde. Presque seul sur la lande et posé sur un promontoire rocheux, le blockhaus est très visible. Il est d'abord à sa livraison début 1943 défendu par un petit canon anti-aérien de 2 cm Flak 28 placé sur son toit, puis en février 1943 camouflé en maison. Ce camouflage en grosse villa est effectué par les jeunes allemands qui effectuent leur service du travail pendant trois mois au sein de la 6e Arbeitsabteilung de l'Arbeitstruppe 304 (R.A.D. Abteilung 6/304), unité formée à Burtenbach en Bavière (Arbeitsgau XXX, Bayern-Hochland). Un double faux toit est construit ainsi qu'un mur d'angle en briques pour cacher, côté mer, les faces anguleuses du blockhaus. Pour finir de lui donner une allure de grosse villa ils vont peindre trente et une fausses fenêtres en trompe-l'œil sur toutes les faces, ainsi que des fausses briques sur les angles et au raz du sol. Pour la finition, des rambardes sont ajoutées sur l’escalier d’accès et des faux balcons sont mis en place devant les visières, elles-mêmes surmontées de poutres en bois.


Les 5 niveaux du Poste de Direction de Tir
- Le sous-sol abrite la partie vie avec trois chambrées contenant 21 lits pour la troupe et les sous-officiers, une salle de ventilation, une salle des machines avec un groupe électrogène, la chaufferie qui alimente les radiateurs répartis dans tout le bâtiment ainsi que deux petites pièces pouvant servir pour une armurerie, une petite infirmerie ou le stockage de pièces détachées ;
- Le rez-de-chaussée abrite principalement la salle d'exploitation et de tracé calculant les coordonnées du but à atteindre ainsi qu'une salle de transmission, la chambre de l'officier de quart, les blocs sanitaires ainsi qu'une très large entrée protégée par deux créneaux de défense ;
- Au niveau supérieur du rez-de-chaussée que l'on atteint par un petit escalier, un premier poste d'observation muni d'une lunette goniométrique permet de calculer l’azimut magnétique d’un objectif en mer, c’est à dire son angle par rapport au nord magnétique (boussole) ;
- On accède à la deuxième visière d'observation par une échelle métallique. Un deuxième poste d'observation plus vaste est mis en place. Il peut héberger deux observateurs munis de jumelles d’approche et un appareil très moderne, le correcteur de parallaxe. Compte tenu de la distance assez grande entre les canons sur rail et le PDT, ce correcteur de parallaxe permet de corriger les indications de gisement ;
- Le dernier niveau, à 28 mètres au dessus de la mer, est équipé d'un grand télémètre de quatre mètres d’origine française. Il donne avec précision la distance d'un navire croisant au large.
 
Aménagement intérieur du blockhaus
Une veille est assurée à l'intérieur de ce bunker qui contrôle le trafic maritime entre Belle-île-en-Mer et Noirmoutier. A cause de cette présence permanente de troupes, tout est prévu pour le confort des hommes : les chambres sont chauffées par des radiateurs, une partie du sol est carrelée tandis que certains murs sont recouverts de lambris. Deux pièces sont équipées de toilettes et de lavabos avec l’eau courante, ce qui est rare à cette époque. La première est utilisée par les hommes de troupe, la deuxième qui sert aussi de poste de surveillance de l'entrée est réservée aux sous-officiers et au commandant. L'eau usée est évacuée par des conduits directement vers la mer.
Les portes étanches ainsi que l'air filtré qui circule dans le blockhaus permettent aux soldats de vivre en autarcie, même en cas d'attaque par les gaz de combat. Avec une réserve d'eau et de nourriture ainsi qu’une infirmerie, le blockhaus est autonome. Son mobilier en bois, traité contre le feu, est calculé pour prendre le moins de place possible. Les tables et les tabourets sont pliants. Les lits tubulaires, d'un modèle proche de ceux utilisés sur les bateaux, peuvent se rabattre contre les murs.
 


La Protection du Poste de Direction de Tir
Pour contrer toute attaque aérienne, le PDT est protégé à partir de la mi-43 par six canons français anti-aériens de 7,5 cm Flak M 33/36 (f) sur roues placés en encuvements dans un rayon de 150 mètres autour de lui, trois de chaque côté. Le premier poste de télémétrie en encuvement face à la mer, utilisé en 1942 pour les canons sur rail, est réutilisé pour guider leur tir. De l’autre côté de la falaise, deux projecteurs de 60 et 150 cm peuvent aussi entrer en action en cas d’attaque nocturne. Enfin, pour une attaque rapprochée d’un chasseur par exemple, deux canons de 2 cm Flak 28 sont installés dans des encuvements rectangulaires de chaque côté de la route. L’un d’eux provient du toit du PDT où il avait été placé au moment de sa finition, avant que le bunker ne soit camouflé en maison.
Contre une attaque maritime le blockhaus est protégé côté mer par une petite falaise de plus de dix mètres de haut ainsi que par une rangée de barbelés et de chevaux de frise. Son accès arrière, côté terre, est protégé par cinq Tobrouk pour mitrailleuse ainsi que par une casemate bétonnée type H 612 construite début 1944 pour abriter un canon de campagne de 7,5 cm FK (b). La route côtière qui mène au PDT est barrée et contrôlée de chaque côté. Son enceinte de protection, à l'intérieur de laquelle les quelques villas en place sont réquisitionnées, englobe les projecteurs, les encuvements anti-aériens et les défenses arrière. Trois observatoires secondaires sont installés au sommet des églises de Batz-sur-Mer, d’Escoublac et de Piriac. Ils permettent d’effectuer un complément de triangulation.
 

 
Un nouveau numéro de point d’appui pour la batterie
Début 1943, compte tenu de l’augmentation du nombre de positions fortifiées dans le secteur côtier allant de la Vilaine à Pornichet et pour différencier la marine de l’armée de terre dont les points d’appui sont codés de Tu 1 à Tu 50, la batterie de Batz-sur-Mer autrefois codée Tu 18 reçoit le nouveau numéro Tu 301. Les deux autres points d’appui rattachés au secteur côtier de La Turballe qui reçoivent un numéro dans les 300 (Tu 300 et Tu 302) dépendent aussi de la 4./ M.A.A. 280. Le point d’appui Tu 300 est situé à la pointe du Castelli au sud du port de Piriac. Cet endroit est assez inaccessible mais sa hauteur de 13 mètres constitue un bon point de vue. Cinq soldats de la marine appartenant à la batterie de Batz-sur-Mer armés de fusils Mauser et d’un pistolet mitrailleur sont envoyés tenir ce poste d’observation. Le point d’appui Tu 302 (ex-Tu 19) est une batterie côtière située sur la côte sauvage du Pouliguen devant la baie des Marsouins. Elle est aussi tenue par un petit groupe de soldats détachés de la 4e batterie, composé d’un officier qui commande six sous-officiers et 38 hommes de troupe. Ces hommes servent quatre canons de 10,5 cm leFH 18M produits par l’usine Rheinmetall de Düsseldorf. Les canons sont placés dans des encuvements face à la mer. Les soldats disposent pour leur défense anti-aérienne d’un canon de 2cm Flak et d’un projecteur.
Quatre canons de 30,5 cm et un radar
Pour compléter la modernisation de la batterie il est prévu fin 1943 de remplacer les 2 canons sur voie ferrée de 24 cm d'une portée efficace de 18 km par 4 pièces de 30,5 cm SK L/50 Krupp d'une portée de 51 km ! L’Organisation Todt commence la construction d’énormes encuvements semi-circulaires avec soutes à munitions adjacentes. Ces canons auraient pu intervenir assez loin pour atteindre Belle-île et croiser leurs feux avec la puissante batterie de 34 cm du Bégot près de Quiberon. Enfin, pour compléter cet ensemble défensif, courant 1944 un radar de recherche marine de type Seetakt FuMO 24 est apporté à Batz-sur-Mer. Il doit pouvoir assurer la conduite de tir la nuit ou par temps bouché, ce que ne peut pas faire le Poste de Direction de Tir. Bien que tous les éléments nécessaires soient apportés, le radar ne sera jamais monté et les pièces détachées resteront dans l’abri où elles avaient été stockées à leur arrivée. Ce radar aurait permis de repérer un navire ennemi jusqu’à 24 km. S’il avait repéré un objectif, le radar devait ensuite communiquer les informations de relèvement et de distance au PDT pour que ce dernier puisse effectuer les corrections éventuelles avant de donner l’ordre de tir aux canons. Au moment du Débarquement en juin 1944 les canons de 30,5 cm sont encore en cours d'usinage en Allemagne, ils ne seront jamais livrés. Un seul encuvement pour 30,5 est vraiment terminé, un deuxième n'a que son socle en béton et son ossature métallique et aux emplacements des deux autres il n'y a encore que des fosses.